Droit de la concurrence et propriété industrielle
Approfondissement du droit de la concurrence et de la propriété industrielle au travers d'études de cas emblématiques : Google Shopping, Apple App Store, Doctolib, Rolex. Le droit doit sans cesse s'adapter aux nouveaux défis du numérique (DMA, DSA, RGPD comme concurrence déloyale).
Introduction
Le droit de la concurrence et la propriété industrielle sont les deux faces d'une même médaille : le premier préserve la concurrence, le second la restreint temporairement pour protéger l'innovation. Les deux sont indispensables à une économie de marché dynamique.
Ce chapitre approfondit les concepts vus dans le chapitre général à travers des études de cas emblématiques et les nouveaux enjeux du numérique.
Objectifs du chapitre
- Approfondir les cas emblématiques : Google Shopping, Apple App Store, Doctolib, Rolex
- Comprendre les accords verticaux et la distribution sélective
- Maîtriser les procédures INPI pour déposer marque et brevet
- Appréhender la jurisprudence récente (RGPD = concurrence déloyale)
1. Approfondissement : les grandes affaires
1.1 Google Shopping (2017, confirmé 2024) — Abus de position dominante
- Contexte : Google détient plus de 90 % des parts de marché mondiales sur la recherche en ligne.
- Pratique : favoriser systématiquement Google Shopping (son propre comparateur de prix) en l'affichant en tête de page, tout en déclassant les concurrents (Kelkoo, Shopping.com).
- Qualification : abus de position dominante par auto-préférence, prohibé par l'article 102 TFUE.
- Sanction : 2,42 Md€ en 2017 (confirmé par la CJUE en septembre 2024). Les amendes cumulées de Google en Europe dépassent 8 Md€.
1.2 Apple App Store (mars 2024) — Restrictions illégitimes
- Contexte : Apple impose aux développeurs de passer par son système de paiement (commission 15-30 %) et leur interdit d'informer les utilisateurs d'alternatives moins chères.
- Pratique : restriction anticoncurrentielle et auto-préférence.
- Déclencheur : plainte de Spotify en 2019.
- Sanction : 1,84 Md€ en mars 2024 (Commission européenne).
- Suite : application du depuis mars 2024 : Apple doit autoriser les stores alternatifs en Europe.
1.3 Doctolib (2025) — Acquisition prédatrice
- Contexte : Doctolib, leader français de la prise de rendez-vous médicaux en ligne, a racheté MonDocteur en 2018.
- Pratique : acquisition prédatrice (racheter pour éliminer), couplée à des clauses d'exclusivité illicites imposées aux praticiens.
- Importance : première sanction mondiale pour une acquisition prédatrice non notifiée (sous les seuils de notification obligatoire mais examinée a posteriori comme abus de position dominante).
- Sanction : 4,6 M€ + injonction de supprimer les clauses litigieuses.
1.4 Rolex (2023) — Distribution sélective et vente en ligne
- Contexte : Rolex commercialise ses montres via un réseau de distributeurs agréés (accord vertical).
- Pratique : interdiction absolue et durable de la vente en ligne à ses distributeurs.
- Analyse : la distribution sélective est légitime (protection de l'image de luxe), mais l'interdiction totale de l'e-commerce est disproportionnée. D'autres marques de luxe (Cartier, Dior) autorisent la vente en ligne encadrée.
- Sanction : 91,6 M€ par l'Autorité de la concurrence française.
2. Les accords verticaux et la distribution sélective
2.1 Définition
Un est légitime en principe mais peut devenir anticoncurrentiel s'il contient des restrictions caractérisées.
Règlement européen 2022/720 : bloc d'exemptions pour les accords verticaux dont la part de marché de chaque partie est inférieure à 30 %.
2.2 La distribution sélective
Légitime pour :
- Produits de luxe (protection d'image)
- Produits techniques (besoin de conseil)
- Produits médicaux / pharmaceutiques
Conditions (arrêt Metro CJUE 1977) :
- Critères objectifs et qualitatifs
- Application non discriminatoire
- Proportionnalité avec le produit concerné
Piège Rolex : interdire totalement la vente en ligne ≠ protection légitime. Il faut encadrer, pas interdire.
3. Approfondissement sur la propriété industrielle
3.1 Les conditions de brevetabilité
Pour être breveté, une invention doit remplir 3 conditions cumulatives (art. L.611-10 CPI) :
| Condition | Signification |
|---|---|
| Nouveauté | Jamais divulguée au public avant le dépôt |
| Activité inventive | Non évidente pour un « homme du métier » |
| Application industrielle | Fabriquée ou utilisée dans une industrie |
Exclusions : découvertes scientifiques, théories mathématiques, méthodes commerciales pures, programmes d'ordinateur « en tant que tels » (un logiciel est protégé par le droit d'auteur).
3.2 La procédure de dépôt (INPI)
1. Recherche d'antériorité (INPI, EUIPO)
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2. Dépôt en ligne (inpi.fr) — 190 € pour 1 classe
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3. Examen par l'INPI (environ 4 mois)
→ recherche d'antériorité stricte
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4. Publication au BOPI (Bulletin Officiel
de la Propriété Industrielle)
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5. Délai d'opposition (2 mois pour les tiers)
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6. Enregistrement et délivrance du certificat
→ monopole de 10 ans
3.3 La déchéance et la genericité
Une marque peut être perdue :
- Non-usage pendant 5 ans consécutifs (déchéance)
- Dégénérescence : la marque devient le nom commun du produit
Plusieurs marques ont perdu leur protection à cause de leur notoriété excessive : Frigidaire, Thermos, Escalator, Pédalo, Fermeture Éclair. Aux USA, Google et Kleenex ont frôlé le même sort. Stratégie de défense : communiquer sur le fait que « Kleenex » désigne UN mouchoir de la marque Kleenex, pas tous les mouchoirs.
3.4 Les licences d'exploitation
Le titulaire d'un brevet ou d'une marque peut :
- Vendre son titre (cession)
- Concéder une licence (droit d'exploiter contre rémunération)
Les licences sont un levier de monétisation majeur : Qualcomm tire 30 % de ses revenus des licences sur ses brevets 4G/5G. Dolby vit de licences audio. L'INRIA valorise sa recherche par licences à des startups.
4. Les nouveaux enjeux du numérique
4.1 DMA et DSA : une nouvelle régulation
| DMA (Digital Markets Act) | DSA (Digital Services Act) | |
|---|---|---|
| Objectif | Concurrence équitable sur les marchés numériques | Contenu en ligne (haine, désinformation) |
| Applicable depuis | Mai 2023 | Février 2024 |
| Cibles | 6 gatekeepers : Alphabet, Apple, Meta, Amazon, Microsoft, ByteDance | Toutes les plateformes en ligne |
| Sanctions | 10 % du CA mondial (20 % en récidive) | 6 % du CA mondial |
4.2 Le RGPD comme base d'action en concurrence déloyale
CJUE, arrêt Lindenapotheke (4 octobre 2024) : un concurrent peut se plaindre du non-respect du RGPD par une entreprise comme d'un acte de concurrence déloyale, s'il en tire un avantage concurrentiel.
Application : Shein poursuivie en novembre 2025 pour concurrence déloyale fondée sur le non-respect du RGPD (collecte et transferts de données non conformes).
Points clés à retenir
Fiche de révision express
1. Affaires emblématiques
- Google Shopping 2,42 Md€ — auto-préférence (art. 102 TFUE)
- Apple App Store 1,84 Md€ — restrictions illégitimes
- Doctolib 4,6 M€ — acquisition prédatrice (première mondiale)
- Rolex 91,6 M€ — interdiction disproportionnée de la vente en ligne
2. Distribution sélective
- Légitime pour luxe, technique, pharma
- Conditions (arrêt Metro 1977)
- Ne pas confondre avec exclusivité absolue (illégale)
3. Brevet : 3 conditions
- Nouveauté, activité inventive, application industrielle
- Durée : 20 ans
- Dépôt INPI / OEB / OMPI
4. Marque
- 10 ans renouvelable, dépôt INPI
- Risques : déchéance (non-usage 5 ans), dégénérescence
5. Licences d'exploitation
- Levier de monétisation (Qualcomm, Dolby)
6. Nouveautés 2024
- DMA (gatekeepers), DSA (contenus)
- RGPD violé = concurrence déloyale (CJUE 2024)
Pour aller plus loin
- INPI : inpi.fr (dépôts, guides, barème)
- Autorité de la concurrence : autoritedelaconcurrence.fr (décisions)
- Commission UE : ec.europa.eu/competition
- Règlement DMA : règlement UE 2022/1925
- Chapitres liés :
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