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L'organisation de l'activité
Thème · L'organisation de l'activité

Les parties prenantes de l'entreprise

L'entreprise n'est plus seulement responsable devant ses actionnaires. Salariés, clients, fournisseurs, ONG, collectivités, État : toutes ces parties prenantes expriment des attentes parfois contradictoires que les dirigeants doivent arbitrer. La RSE, les 3 piliers du développement durable et la loi PACTE (société à mission) formalisent cette nouvelle gouvernance élargie.

11 min de lecture 1re annéeMCOGPME
#parties prenantes#stakeholders#RSE#développement durable#gouvernance#loi PACTE

Introduction

En 2024, Danone confirme son statut de société à mission avec plus de 90 % de matières agricoles françaises dans ses laiteries. Michelin publie un rapport RSE de 280 pages détaillant son empreinte carbone, sa politique d'égalité professionnelle et ses relations avec les communautés locales. À l'inverse, Shein est mis en demeure par des ONG pour ses pratiques environnementales et sociales. En 2025, L'Oréal investit 150 M€ supplémentaires dans son programme Sharing Beauty With All.

Que montrent ces signaux ? Que l'entreprise n'a plus un seul « patron », l'actionnaire. Elle doit rendre des comptes à une multitude d'acteurs — ses parties prenantes — qui exigent désormais transparence, responsabilité et impact positif.

Objectifs

Objectifs du chapitre

  • Définir la notion de partie prenante (Freeman, 1984)
  • Distinguer parties prenantes internes / externes et primaires / secondaires
  • Cartographier les parties prenantes (matrice pouvoir / intérêt de Mendelow)
  • Comprendre la RSE et les 3 piliers du développement durable
  • Identifier les cadres normatifs : ISO 26000, B-Corp, loi PACTE

1. Qu'est-ce qu'une partie prenante ?

1.1 La définition fondatrice de Freeman

Une élargit la vision de l'entreprise au-delà des seuls actionnaires (shareholders).

Cette approche s'oppose à la doctrine traditionnelle de Milton Friedman (« the social responsibility of business is to increase its profits », 1970) pour qui seule compte la maximisation de la valeur actionnariale.

1.2 Pourquoi cette approche est-elle devenue incontournable ?

Trois évolutions l'expliquent :

  1. Mondialisation et scandales : Rana Plaza (2013, 1 138 morts au Bangladesh), Volkswagen dieselgate (2015), Lubrizol (2019)
  2. Montée des attentes sociétales : écologie, inclusion, transparence (génération Z)
  3. Cadre réglementaire : loi PACTE (2019), CSRD (directive européenne 2024), devoir de vigilance

2. Typologies des parties prenantes

2.1 Parties prenantes internes vs externes

Les parties prenantes de l'entreprise
                    ┌──────────────────────┐
                    │      ENTREPRISE      │
                    └──────────┬───────────┘
                               │
          ┌────────────────────┼────────────────────┐
          ▼                                         ▼
   ┌──────────────┐                          ┌──────────────┐
   │   INTERNES   │                          │   EXTERNES   │
   ├──────────────┤                          ├──────────────┤
   │ • Actionnaires│                          │ • Clients    │
   │ • Dirigeants │                          │ • Fournisseurs│
   │ • Salariés   │                          │ • État       │
   │ • Syndicats  │                          │ • Collectivités│
   │              │                          │ • ONG        │
   │              │                          │ • Concurrents│
   │              │                          │ • Médias     │
   └──────────────┘                          │ • Banques    │
                                             └──────────────┘

Les parties prenantes internes participent directement au fonctionnement de l'entreprise :

  • Actionnaires : attendent rentabilité, dividendes, valorisation du titre
  • Dirigeants : cherchent performance, pouvoir, rémunération variable
  • Salariés : attendent rémunération, conditions de travail, évolution de carrière
  • Représentants du personnel (CSE, syndicats) : défendent les intérêts collectifs

Les parties prenantes externes influencent ou sont influencées depuis l'extérieur :

  • Clients : qualité, prix, service après-vente
  • Fournisseurs : volumes, délais de paiement (loi LME : 60 jours max)
  • État et collectivités : fiscalité, emploi local, respect des normes
  • ONG et associations : exigences sociales, environnementales
  • Concurrents : veille, conditions loyales de concurrence
  • Médias et opinion publique : réputation, marque employeur

2.2 Parties prenantes primaires vs secondaires

La distinction de Clarkson (1995) affine la typologie :

TypeCaractéristiqueExemples
PrimairesLien contractuel ou productif direct, survie de l'entreprise en dépendActionnaires, salariés, clients, fournisseurs, État
SecondairesInfluence indirecte, pas de lien contractuelONG, médias, riverains, société civile, futurs clients
Exemple — Total vs Notre Affaire à Tous (2024)

En 2024, TotalEnergies a été assigné par l'ONG Notre Affaire à Tous et plusieurs collectivités (Paris, New York) sur le fondement du devoir de vigilance. L'ONG n'a aucun lien contractuel avec Total (partie prenante secondaire), mais son influence sur la stratégie climat du groupe est majeure. La réputation et la licence sociale d'opérer passent désormais par ces acteurs secondaires.


3. Cartographier les parties prenantes : la matrice de Mendelow

3.1 Principe

Aubrey Mendelow (1981) propose de classer les parties prenantes selon deux axes :

  • leur pouvoir d'influence sur l'entreprise
  • leur intérêt pour l'activité de l'entreprise
Matrice pouvoir / intérêt de Mendelow
                       INTÉRÊT POUR L'ENTREPRISE
                       Faible              Élevé
                   ┌─────────────────┬─────────────────┐
             Élevé│  SATISFAIRE      │   GÉRER DE      │
                  │  (Keep           │   PRÈS          │
                  │   Satisfied)     │   (Manage       │
                  │                  │    Closely)     │
      POUVOIR     │  Ex : État,      │   Ex : Action-  │
      D'INFLUENCE │       banques    │        naires,  │
                  │                  │        salariés │
                  ├─────────────────┼─────────────────┤
             Faible│  SURVEILLER     │   INFORMER      │
                  │  (Monitor)       │   (Keep         │
                  │                  │    Informed)    │
                  │  Ex : concurrents│   Ex : ONG,     │
                  │        éloignés  │        riverains│
                  └─────────────────┴─────────────────┘

3.2 Les quatre stratégies relationnelles

QuadrantStratégieExemple
Pouvoir élevé / Intérêt élevéGérer de près (dialogue permanent)Actionnaires de référence, grands clients, syndicats représentatifs
Pouvoir élevé / Intérêt faibleSatisfaire (les garder neutres)État, régulateurs, banques
Pouvoir faible / Intérêt élevéInformer (transparence)ONG, riverains, médias spécialisés
Pouvoir faible / Intérêt faibleSurveiller (veille minimale)Concurrents marginaux, opinion diffuse
Astuce mémoire

En copie : la matrice de Mendelow n'est pas qu'un schéma décoratif. Elle permet de justifier les priorités de communication d'une entreprise. Sur un cas Danone, vous pouvez argumenter que les éleveurs laitiers sont en « gérer de près » (fort intérêt + fort pouvoir syndical) tandis que les consommateurs individuels sont en « informer ».


4. Conflits d'intérêts et arbitrages

4.1 Des attentes contradictoires

Les parties prenantes ont des objectifs souvent incompatibles à court terme.

Conflits d'intérêts typiques
 ACTIONNAIRES  ←→ SALARIÉS         ACTIONNAIRES  ←→ ENVIRONNEMENT
 (dividendes)     (salaires,        (rentabilité    (transition
                   emploi)           court terme)    écologique
                                                     coûteuse)
 CLIENTS       ←→ FOURNISSEURS     ÉTAT          ←→ ACTIONNAIRES
 (prix bas)       (marges,           (impôts,        (optimisation
                   délais)           régulation)      fiscale)
Exemple — Renault 2024 : dividende record vs fermeture d'usines

En 2024, Renault a versé 930 M€ de dividendes à ses actionnaires (après 3 ans de suspension). La même année, le groupe a annoncé la suppression de 3 200 postes dans ses fonctions supports. Les syndicats ont dénoncé l'arbitrage — typique du conflit court terme actionnaires / long terme salariés. Le dirigeant Luca de Meo a justifié par la nécessité de financer la transition électrique, elle-même exigée par les parties prenantes régulatrices et écologiques.

4.2 Le rôle du dirigeant : arbitre

Le dirigeant doit arbitrer entre ces attentes. Plusieurs postures possibles :

PostureLogiqueExemple
ShareholderPriorité actionnaire (Friedman)Certaines ETI familiales, fonds d'investissement
StakeholderÉquilibre entre parties prenantes (Freeman)Danone, Michelin, Patagonia
Mission-drivenL'objectif social est intégré aux statutsSociétés à mission (loi PACTE 2019)

5. La RSE, réponse aux attentes des parties prenantes

5.1 Définition

La

Définition — RSE
Responsabilité Sociétale de l'Entreprise. Définie par la Commission européenne (2011) comme « la responsabilité des entreprises vis-à-vis des effets qu'elles exercent sur la société ». Intègre les préoccupations sociales, environnementales, éthiques et de droits humains dans la stratégie
est la traduction opérationnelle de l'approche parties prenantes.

5.2 Les trois piliers du développement durable

Le s'appuie sur trois piliers officialisés au Sommet de Rio (1992).

Les 3 piliers du développement durable
                  ┌─────────────────┐
                  │   VIABLE        │
                  │  (éco + envi.)  │
                  └────────┬────────┘
                           │
          ┌────────────────┼────────────────┐
          ▼                ▼                ▼
    ┌──────────┐     ┌──────────┐     ┌──────────┐
    │ÉCONOMIQUE│     │  SOCIAL  │     │ENVIRONNE-│
    │          │     │          │     │ MENTAL   │
    │Rentabilité│    │Équité,   │     │Ressources│
    │Croissance│     │emploi,   │     │Biodiversité│
    │Innovation│     │conditions│     │Climat    │
    └────┬─────┘     └────┬─────┘     └────┬─────┘
         │                │                 │
         └────────┬───────┴────────┬────────┘
                  ▼                ▼
             ┌──────────┐    ┌──────────┐
             │ VIVABLE  │    │ ÉQUITABLE│
             │(social + │    │ (éco +   │
             │environ.) │    │ social)  │
             └──────────┘    └──────────┘

          Au centre : le DÉVELOPPEMENT DURABLE
  • Pilier économique : rentabilité, pérennité, création de richesse
  • Pilier social : équité, conditions de travail, inclusion, dialogue social
  • Pilier environnemental : énergie, biodiversité, émissions de GES, économie circulaire

5.3 Les cadres normatifs

CadreNatureContenu
ISO 26000 (2010)Norme internationale (non certifiable)7 questions centrales : gouvernance, droits humains, travail, environnement, loyauté, consommateurs, développement local
B-Corp (depuis 2006)Label privé (B Lab)Score de 200 points minimum sur 5 piliers. En France : Nature & Découvertes, Camif, OpenClassrooms, Patagonia
Loi PACTE (2019)Loi françaiseIntérêt social élargi (art. 1833 C. civ.), raison d'être (art. 1835), société à mission
Pacte Mondial ONUEngagement volontaire10 principes (droits humains, travail, environnement, lutte anti-corruption)
CSRD (2024)Directive UE obligatoireReporting de durabilité standardisé (ESRS) pour 50 000 entreprises européennes

5.4 La société à mission

La donne une existence juridique à la mission de l'entreprise.

Exemple — Danone, première grande cotée en société à mission (2020)

Le 26 juin 2020, Danone devient la première entreprise française cotée au CAC 40 à adopter le statut de société à mission. Sa mission : « apporter la santé par l'alimentation au plus grand nombre ». Le groupe inscrit dans ses statuts 4 objectifs sociaux et environnementaux (climat, inclusion, nutrition, régénération de la nature). En 2024, plus de 1 500 entreprises françaises ont adopté ce statut, dont la MAIF, Yves Rocher, Nature & Découvertes, Camif.

Exemple — Patagonia : l'entreprise donnée à la planète (2022)

En septembre 2022, le fondateur de Patagonia, Yvon Chouinard, a transféré la totalité du capital (3 Md$) de son entreprise à une fiducie et à une association environnementale. Désormais, « Earth is our only shareholder » : les profits financent la lutte contre le changement climatique. Un cas limite d'entreprise 100 % stakeholder.


6. Les limites et dérives

6.1 Le greenwashing

Communication mensongère sur les performances environnementales. En France, la loi Climat et Résilience (2021) et la directive européenne Green Claims (2024) sanctionnent désormais ces allégations trompeuses.

Exemple — H&M retiré de son programme « Conscious Choice » (2022)

En 2022, H&M a été contraint de retirer les étiquettes « Conscious » de ses vêtements aux Pays-Bas, après enquête de l'Autorité des marchés : 96 % des allégations environnementales étaient non vérifiables ou trompeuses. L'Autorité de la consommation norvégienne avait déjà épinglé la marque en 2019.

6.2 Les limites structurelles

  • Coût de la RSE : investissements lourds sans retour immédiat
  • Complexité du reporting (CSRD : 1 144 indicateurs possibles)
  • Conflit de temporalités : court terme des marchés / long terme du climat
  • Asymétrie concurrentielle : ceux qui ne jouent pas le jeu gagnent des parts de marché

Points clés à retenir

À retenir

Fiche de révision express

1. Partie prenante (Freeman, 1984) Tout acteur qui peut affecter ou être affecté par l'entreprise.

2. Typologies

  • Internes / Externes
  • Primaires (contractuelles) / Secondaires (influence indirecte)

3. Cartographie de Mendelow (2 axes : pouvoir × intérêt)

  • Fort/Fort → Gérer de près
  • Fort/Faible → Satisfaire
  • Faible/Fort → Informer
  • Faible/Faible → Surveiller

4. RSE et développement durable

  • 3 piliers (Brundtland 1987, Rio 1992) : économique, social, environnemental
  • ISO 26000 (norme), B-Corp (label), loi PACTE 2019 (société à mission)

5. Conflits d'intérêts Arbitrage central du dirigeant : court terme actionnaires / long terme salariés et environnement.


Pour aller plus loin

  • Ouvrage fondateur : R.E. Freeman, Strategic Management : A Stakeholder Approach (1984)
  • Rapport : Our Common Future (Brundtland, ONU, 1987)
  • Loi PACTE : vie-publique.fr/loi/20925-loi-pacte-plan-action-croissance-transformation-entreprises
  • Observatoire des sociétés à mission : observatoiredessocietesamission.com
  • CSRD : ec.europa.eu/info/business-economy-euro/company-reporting-and-auditing
  • Chapitres liés :
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