Les parties prenantes de l'entreprise
L'entreprise n'est plus seulement responsable devant ses actionnaires. Salariés, clients, fournisseurs, ONG, collectivités, État : toutes ces parties prenantes expriment des attentes parfois contradictoires que les dirigeants doivent arbitrer. La RSE, les 3 piliers du développement durable et la loi PACTE (société à mission) formalisent cette nouvelle gouvernance élargie.
Introduction
En 2024, Danone confirme son statut de société à mission avec plus de 90 % de matières agricoles françaises dans ses laiteries. Michelin publie un rapport RSE de 280 pages détaillant son empreinte carbone, sa politique d'égalité professionnelle et ses relations avec les communautés locales. À l'inverse, Shein est mis en demeure par des ONG pour ses pratiques environnementales et sociales. En 2025, L'Oréal investit 150 M€ supplémentaires dans son programme Sharing Beauty With All.
Que montrent ces signaux ? Que l'entreprise n'a plus un seul « patron », l'actionnaire. Elle doit rendre des comptes à une multitude d'acteurs — ses parties prenantes — qui exigent désormais transparence, responsabilité et impact positif.
Objectifs du chapitre
- Définir la notion de partie prenante (Freeman, 1984)
- Distinguer parties prenantes internes / externes et primaires / secondaires
- Cartographier les parties prenantes (matrice pouvoir / intérêt de Mendelow)
- Comprendre la RSE et les 3 piliers du développement durable
- Identifier les cadres normatifs : ISO 26000, B-Corp, loi PACTE
1. Qu'est-ce qu'une partie prenante ?
1.1 La définition fondatrice de Freeman
Une élargit la vision de l'entreprise au-delà des seuls actionnaires (shareholders).
Cette approche s'oppose à la doctrine traditionnelle de Milton Friedman (« the social responsibility of business is to increase its profits », 1970) pour qui seule compte la maximisation de la valeur actionnariale.
1.2 Pourquoi cette approche est-elle devenue incontournable ?
Trois évolutions l'expliquent :
- Mondialisation et scandales : Rana Plaza (2013, 1 138 morts au Bangladesh), Volkswagen dieselgate (2015), Lubrizol (2019)
- Montée des attentes sociétales : écologie, inclusion, transparence (génération Z)
- Cadre réglementaire : loi PACTE (2019), CSRD (directive européenne 2024), devoir de vigilance
2. Typologies des parties prenantes
2.1 Parties prenantes internes vs externes
┌──────────────────────┐
│ ENTREPRISE │
└──────────┬───────────┘
│
┌────────────────────┼────────────────────┐
▼ ▼
┌──────────────┐ ┌──────────────┐
│ INTERNES │ │ EXTERNES │
├──────────────┤ ├──────────────┤
│ • Actionnaires│ │ • Clients │
│ • Dirigeants │ │ • Fournisseurs│
│ • Salariés │ │ • État │
│ • Syndicats │ │ • Collectivités│
│ │ │ • ONG │
│ │ │ • Concurrents│
│ │ │ • Médias │
└──────────────┘ │ • Banques │
└──────────────┘
Les parties prenantes internes participent directement au fonctionnement de l'entreprise :
- Actionnaires : attendent rentabilité, dividendes, valorisation du titre
- Dirigeants : cherchent performance, pouvoir, rémunération variable
- Salariés : attendent rémunération, conditions de travail, évolution de carrière
- Représentants du personnel (CSE, syndicats) : défendent les intérêts collectifs
Les parties prenantes externes influencent ou sont influencées depuis l'extérieur :
- Clients : qualité, prix, service après-vente
- Fournisseurs : volumes, délais de paiement (loi LME : 60 jours max)
- État et collectivités : fiscalité, emploi local, respect des normes
- ONG et associations : exigences sociales, environnementales
- Concurrents : veille, conditions loyales de concurrence
- Médias et opinion publique : réputation, marque employeur
2.2 Parties prenantes primaires vs secondaires
La distinction de Clarkson (1995) affine la typologie :
| Type | Caractéristique | Exemples |
|---|---|---|
| Primaires | Lien contractuel ou productif direct, survie de l'entreprise en dépend | Actionnaires, salariés, clients, fournisseurs, État |
| Secondaires | Influence indirecte, pas de lien contractuel | ONG, médias, riverains, société civile, futurs clients |
En 2024, TotalEnergies a été assigné par l'ONG Notre Affaire à Tous et plusieurs collectivités (Paris, New York) sur le fondement du devoir de vigilance. L'ONG n'a aucun lien contractuel avec Total (partie prenante secondaire), mais son influence sur la stratégie climat du groupe est majeure. La réputation et la licence sociale d'opérer passent désormais par ces acteurs secondaires.
3. Cartographier les parties prenantes : la matrice de Mendelow
3.1 Principe
Aubrey Mendelow (1981) propose de classer les parties prenantes selon deux axes :
- leur pouvoir d'influence sur l'entreprise
- leur intérêt pour l'activité de l'entreprise
INTÉRÊT POUR L'ENTREPRISE
Faible Élevé
┌─────────────────┬─────────────────┐
Élevé│ SATISFAIRE │ GÉRER DE │
│ (Keep │ PRÈS │
│ Satisfied) │ (Manage │
│ │ Closely) │
POUVOIR │ Ex : État, │ Ex : Action- │
D'INFLUENCE │ banques │ naires, │
│ │ salariés │
├─────────────────┼─────────────────┤
Faible│ SURVEILLER │ INFORMER │
│ (Monitor) │ (Keep │
│ │ Informed) │
│ Ex : concurrents│ Ex : ONG, │
│ éloignés │ riverains│
└─────────────────┴─────────────────┘
3.2 Les quatre stratégies relationnelles
| Quadrant | Stratégie | Exemple |
|---|---|---|
| Pouvoir élevé / Intérêt élevé | Gérer de près (dialogue permanent) | Actionnaires de référence, grands clients, syndicats représentatifs |
| Pouvoir élevé / Intérêt faible | Satisfaire (les garder neutres) | État, régulateurs, banques |
| Pouvoir faible / Intérêt élevé | Informer (transparence) | ONG, riverains, médias spécialisés |
| Pouvoir faible / Intérêt faible | Surveiller (veille minimale) | Concurrents marginaux, opinion diffuse |
En copie : la matrice de Mendelow n'est pas qu'un schéma décoratif. Elle permet de justifier les priorités de communication d'une entreprise. Sur un cas Danone, vous pouvez argumenter que les éleveurs laitiers sont en « gérer de près » (fort intérêt + fort pouvoir syndical) tandis que les consommateurs individuels sont en « informer ».
4. Conflits d'intérêts et arbitrages
4.1 Des attentes contradictoires
Les parties prenantes ont des objectifs souvent incompatibles à court terme.
ACTIONNAIRES ←→ SALARIÉS ACTIONNAIRES ←→ ENVIRONNEMENT
(dividendes) (salaires, (rentabilité (transition
emploi) court terme) écologique
coûteuse)
CLIENTS ←→ FOURNISSEURS ÉTAT ←→ ACTIONNAIRES
(prix bas) (marges, (impôts, (optimisation
délais) régulation) fiscale)
En 2024, Renault a versé 930 M€ de dividendes à ses actionnaires (après 3 ans de suspension). La même année, le groupe a annoncé la suppression de 3 200 postes dans ses fonctions supports. Les syndicats ont dénoncé l'arbitrage — typique du conflit court terme actionnaires / long terme salariés. Le dirigeant Luca de Meo a justifié par la nécessité de financer la transition électrique, elle-même exigée par les parties prenantes régulatrices et écologiques.
4.2 Le rôle du dirigeant : arbitre
Le dirigeant doit arbitrer entre ces attentes. Plusieurs postures possibles :
| Posture | Logique | Exemple |
|---|---|---|
| Shareholder | Priorité actionnaire (Friedman) | Certaines ETI familiales, fonds d'investissement |
| Stakeholder | Équilibre entre parties prenantes (Freeman) | Danone, Michelin, Patagonia |
| Mission-driven | L'objectif social est intégré aux statuts | Sociétés à mission (loi PACTE 2019) |
5. La RSE, réponse aux attentes des parties prenantes
5.1 Définition
La
5.2 Les trois piliers du développement durable
Le s'appuie sur trois piliers officialisés au Sommet de Rio (1992).
┌─────────────────┐
│ VIABLE │
│ (éco + envi.) │
└────────┬────────┘
│
┌────────────────┼────────────────┐
▼ ▼ ▼
┌──────────┐ ┌──────────┐ ┌──────────┐
│ÉCONOMIQUE│ │ SOCIAL │ │ENVIRONNE-│
│ │ │ │ │ MENTAL │
│Rentabilité│ │Équité, │ │Ressources│
│Croissance│ │emploi, │ │Biodiversité│
│Innovation│ │conditions│ │Climat │
└────┬─────┘ └────┬─────┘ └────┬─────┘
│ │ │
└────────┬───────┴────────┬────────┘
▼ ▼
┌──────────┐ ┌──────────┐
│ VIVABLE │ │ ÉQUITABLE│
│(social + │ │ (éco + │
│environ.) │ │ social) │
└──────────┘ └──────────┘
Au centre : le DÉVELOPPEMENT DURABLE
- Pilier économique : rentabilité, pérennité, création de richesse
- Pilier social : équité, conditions de travail, inclusion, dialogue social
- Pilier environnemental : énergie, biodiversité, émissions de GES, économie circulaire
5.3 Les cadres normatifs
| Cadre | Nature | Contenu |
|---|---|---|
| ISO 26000 (2010) | Norme internationale (non certifiable) | 7 questions centrales : gouvernance, droits humains, travail, environnement, loyauté, consommateurs, développement local |
| B-Corp (depuis 2006) | Label privé (B Lab) | Score de 200 points minimum sur 5 piliers. En France : Nature & Découvertes, Camif, OpenClassrooms, Patagonia |
| Loi PACTE (2019) | Loi française | Intérêt social élargi (art. 1833 C. civ.), raison d'être (art. 1835), société à mission |
| Pacte Mondial ONU | Engagement volontaire | 10 principes (droits humains, travail, environnement, lutte anti-corruption) |
| CSRD (2024) | Directive UE obligatoire | Reporting de durabilité standardisé (ESRS) pour 50 000 entreprises européennes |
5.4 La société à mission
La donne une existence juridique à la mission de l'entreprise.
Le 26 juin 2020, Danone devient la première entreprise française cotée au CAC 40 à adopter le statut de société à mission. Sa mission : « apporter la santé par l'alimentation au plus grand nombre ». Le groupe inscrit dans ses statuts 4 objectifs sociaux et environnementaux (climat, inclusion, nutrition, régénération de la nature). En 2024, plus de 1 500 entreprises françaises ont adopté ce statut, dont la MAIF, Yves Rocher, Nature & Découvertes, Camif.
En septembre 2022, le fondateur de Patagonia, Yvon Chouinard, a transféré la totalité du capital (3 Md$) de son entreprise à une fiducie et à une association environnementale. Désormais, « Earth is our only shareholder » : les profits financent la lutte contre le changement climatique. Un cas limite d'entreprise 100 % stakeholder.
6. Les limites et dérives
6.1 Le greenwashing
Communication mensongère sur les performances environnementales. En France, la loi Climat et Résilience (2021) et la directive européenne Green Claims (2024) sanctionnent désormais ces allégations trompeuses.
En 2022, H&M a été contraint de retirer les étiquettes « Conscious » de ses vêtements aux Pays-Bas, après enquête de l'Autorité des marchés : 96 % des allégations environnementales étaient non vérifiables ou trompeuses. L'Autorité de la consommation norvégienne avait déjà épinglé la marque en 2019.
6.2 Les limites structurelles
- Coût de la RSE : investissements lourds sans retour immédiat
- Complexité du reporting (CSRD : 1 144 indicateurs possibles)
- Conflit de temporalités : court terme des marchés / long terme du climat
- Asymétrie concurrentielle : ceux qui ne jouent pas le jeu gagnent des parts de marché
Points clés à retenir
Fiche de révision express
1. Partie prenante (Freeman, 1984) Tout acteur qui peut affecter ou être affecté par l'entreprise.
2. Typologies
- Internes / Externes
- Primaires (contractuelles) / Secondaires (influence indirecte)
3. Cartographie de Mendelow (2 axes : pouvoir × intérêt)
- Fort/Fort → Gérer de près
- Fort/Faible → Satisfaire
- Faible/Fort → Informer
- Faible/Faible → Surveiller
4. RSE et développement durable
- 3 piliers (Brundtland 1987, Rio 1992) : économique, social, environnemental
- ISO 26000 (norme), B-Corp (label), loi PACTE 2019 (société à mission)
5. Conflits d'intérêts Arbitrage central du dirigeant : court terme actionnaires / long terme salariés et environnement.
Pour aller plus loin
- Ouvrage fondateur : R.E. Freeman, Strategic Management : A Stakeholder Approach (1984)
- Rapport : Our Common Future (Brundtland, ONU, 1987)
- Loi PACTE : vie-publique.fr/loi/20925-loi-pacte-plan-action-croissance-transformation-entreprises
- Observatoire des sociétés à mission : observatoiredessocietesamission.com
- CSRD : ec.europa.eu/info/business-economy-euro/company-reporting-and-auditing
- Chapitres liés :
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