Le fonctionnement des marchés
Le marché est le lieu de rencontre entre l'offre et la demande. Le prix d'équilibre s'ajuste pour égaliser les quantités offertes et demandées. La structure du marché (concurrence pure et parfaite, concurrence monopolistique, oligopole, monopole) détermine le pouvoir de fixation des prix des entreprises et les stratégies possibles.
Introduction
En 2024, l'Opep+ a décidé de réduire sa production de pétrole pour maintenir le baril au-dessus de 75 $. En novembre 2024, Black Friday oblige, Cdiscount baisse ses prix de 70 % sur certains produits. Le même jour, Apple maintient un iPhone 16 Pro à 1 229 €, sans concurrent direct sur son segment. Trois marchés, trois logiques totalement différentes — et pourtant, à chaque fois, un prix se forme à l'intersection d'une offre et d'une demande.
Comment un prix se forme-t-il ? Pourquoi Apple peut-il fixer ses prix alors qu'un producteur de blé ne le peut pas ? Pourquoi, parfois, le marché « part en fou » (spéculation, pénuries, chocs) ? Ce chapitre explore les mécanismes fondamentaux du marché.
Objectifs du chapitre
- Définir le marché et ses composantes (offre, demande)
- Comprendre la formation du prix d'équilibre
- Distinguer les 4 structures de marché : CPP, concurrence monopolistique, oligopole, monopole
- Analyser le pouvoir de marché des entreprises selon la structure
1. Le marché et ses composantes
1.1 Définition
Un peut être :
- Physique : marché de Rungis, bourse de Paris, magasin
- Virtuel : Amazon, Leboncoin, Vinted, places de marché électroniques
On distingue plusieurs types de marchés :
- Marché des biens et services (consommation)
- Marché du travail (salaires)
- Marché des capitaux (épargne, crédit, bourse)
- Marché des changes (devises)
1.2 L'offre
L' dépend :
- du prix du bien (plus le prix est élevé, plus les producteurs veulent vendre)
- du coût de production (matières premières, énergie, salaires)
- de la technologie disponible
- des prix des biens substituts et du nombre de producteurs
1.3 La demande
La dépend :
- du prix (plus c'est cher, moins on achète)
- du revenu des consommateurs
- des préférences (goûts, effets de mode)
- du prix des biens substituts (Pepsi vs Coca) et complémentaires (imprimante et cartouche)
- des anticipations (achat avant hausse prévue)
1.4 L'élasticité-prix de la demande
L' est un concept clé :
| Type | Valeur | Exemple |
|---|---|---|
| Demande très élastique | | ε | > 1 | Smartphones haut de gamme, vacances |
| Demande unitaire | | ε | = 1 | Équilibre |
| Demande inélastique | | ε | < 1 | Médicaments, tabac, électricité, pain |
Règle stratégique : une entreprise sur un marché à demande inélastique peut se permettre d'augmenter ses prix sans perdre beaucoup de volume (d'où les hausses régulières sur l'électricité ou le tabac). Sur un marché à demande élastique, il faut soigner le prix sous peine d'effondrement des ventes.
2. La formation du prix d'équilibre
2.1 Le mécanisme
Le est un concept central de la théorie économique, formalisé par Léon Walras (1874).
Prix
▲
│ Offre (O)
│ ╱
│ Pmax ╱
│ ╱
P* ├────────╳────── <- Prix d'équilibre
│ ╱ ╲
│ ╱ ╲
│ ╱ ╲
│ ╱ ╲ Demande (D)
│ ╱ ╲
└────────────────────►
Q* Quantité
(Quantité d'équilibre)
2.2 L'autorégulation du marché
Selon Adam Smith (1776), la guide le marché vers l'équilibre :
- Si offre > demande (excédent) : les vendeurs baissent leurs prix pour écouler les stocks → la demande augmente, l'offre se réduit → retour à l'équilibre
- Si demande > offre (pénurie) : les acheteurs sont prêts à payer plus → les prix montent → la demande baisse, l'offre augmente → retour à l'équilibre
2.3 Les déplacements de courbes
Il faut distinguer un mouvement le long de la courbe (variation de prix) et un déplacement de la courbe (changement d'un autre facteur).
En 2024, la sécheresse en Espagne a réduit la production d'huile d'olive de 40 %. Résultat : déplacement de la courbe d'offre vers la gauche (moins d'offre à chaque prix). À demande constante, le nouveau prix d'équilibre a bondi de +40 % en un an. Consommation baissée, producteurs marocains et tunisiens en profitent pour exporter davantage.
3. Les structures de marché
La structure du marché dépend de deux variables clés : le nombre d'offreurs et le degré de différenciation des produits.
│ Produit homogène │ Produit différencié
───────────────┼────────────────────┼─────────────────────
Beaucoup │ CONCURRENCE │ CONCURRENCE
d'offreurs │ PURE ET PARFAITE │ MONOPOLISTIQUE
│ (CPP) │ (CM)
───────────────┼────────────────────┼─────────────────────
Peu d'offreurs │ OLIGOPOLE │ OLIGOPOLE
│ homogène │ différencié
│ (pétrole, acier) │ (automobile)
───────────────┼────────────────────┼─────────────────────
Un seul │ │
offreur │ MONOPOLE │
───────────────┴────────────────────┴─────────────────────
3.1 La concurrence pure et parfaite (CPP)
Modèle théorique idéal qui suppose 5 conditions cumulatives (parfois appelées « les 5 conditions de Walras ») :
- Atomicité : un grand nombre d'offreurs et de demandeurs, aucun n'a de pouvoir de marché
- Homogénéité du produit : les biens sont identiques, les consommateurs sont indifférents entre producteurs
- Transparence de l'information : tous les agents connaissent les prix et les qualités
- Libre entrée et libre sortie du marché (pas de barrières à l'entrée)
- Mobilité parfaite des facteurs de production (capital, travail)
En CPP, chaque entreprise est preneuse de prix (price taker) : elle ne peut pas fixer son prix, elle subit celui du marché.
Le marché du blé en France : des milliers de producteurs, un produit homogène, peu de différenciation, prix fixé au niveau du marché mondial (bourse de Chicago). Un agriculteur français ne peut pas vendre son blé 10 % plus cher, personne ne l'achèterait. Il est price taker. C'est pourquoi la rentabilité en agriculture céréalière dépend tellement des cours mondiaux et des rendements.
3.2 La concurrence monopolistique
Nombreux offreurs mais produits différenciés (marque, qualité, design, image). Chaque entreprise a un petit pouvoir de marché sur son produit (elle peut fixer un prix légèrement supérieur au coût marginal).
McDonald's, Burger King, KFC, Subway, Pokawa, Factory & Co, O'Tacos : beaucoup d'offreurs, tous dans la restauration rapide, mais chacun se différencie (menu, prix, image, packaging). McDonald's peut vendre un Big Mac à 5,35 € même si KFC propose un burger à 4 €, car la marque et l'expérience ne sont pas substituables pour une partie des clients.
3.3 L'oligopole
Un petit nombre d'offreurs, chacun ayant un fort impact sur les autres. La clé : l'interdépendance stratégique.
Modèles classiques :
- Cournot (1838) : concurrence sur les quantités
- Bertrand (1883) : concurrence sur les prix
- Stackelberg (1934) : un leader fixe sa quantité avant les suiveurs
Deux comportements typiques :
- Guerre des prix (ex. low-cost aériens : Ryanair, EasyJet, Transavia)
- Entente implicite ou explicite (ex. Opep+ sur le pétrole, scandales de cartels dans le ciment, le yaourt, les produits d'hygiène)
4 opérateurs se partagent le marché : Orange (~40 % de part), SFR, Bouygues Telecom, Free. Chaque baisse de prix de Free force immédiatement les autres à réagir. Depuis l'arrivée de Free en 2012, l'ARPU (revenu moyen par abonné) a baissé de 40 %. C'est typiquement un oligopole différencié avec forte rivalité.
3.4 Le monopole
Un seul offreur face à de nombreux demandeurs. L'entreprise est price maker — elle fixe les prix et les quantités.
On distingue :
- Monopole légal : ANSSI, SNCF Réseau (avant ouverture à la concurrence), La Poste (courrier < 50 g jusqu'en 2011)
- Monopole technologique : brevet, savoir-faire unique (ex. ASML, seul fabricant mondial des machines à lithographie EUV pour semi-conducteurs)
- Monopole naturel : les coûts fixes sont tels qu'un seul producteur est plus efficace (ex. réseau électrique, eau, rails ferroviaires)
- Monopole numérique : effets de réseau + rendements croissants (ex. Google search, Meta sur les réseaux sociaux)
ASML (Pays-Bas) est le seul fabricant mondial de machines de lithographie EUV (extrême ultraviolet), essentielles pour produire les puces avancées (3 nm et en dessous). Sans ASML, pas de TSMC, pas d'iPhone, pas de Nvidia GPU. Une machine vaut 200 M€. Les États-Unis interdisent depuis 2022 les ventes vers la Chine, faisant d'ASML un enjeu géopolitique. Typique d'un monopole technologique.
4. Enjeux pour l'entreprise
4.1 Connaître son pouvoir de marché
Selon la structure, l'entreprise a plus ou moins de marge :
- CPP : pouvoir nul (subit le prix)
- Concurrence monopolistique : pouvoir limité (différenciation)
- Oligopole : pouvoir important mais interdépendance stratégique (jeux)
- Monopole : pouvoir maximal (mais souvent encadré par la loi)
4.2 Les stratégies adaptées
| Structure | Stratégies possibles |
|---|---|
| CPP | Maîtrise des coûts, volume, efficience |
| Concurrence monopolistique | Différenciation (marque, qualité, service, image) |
| Oligopole | Surveillance continue des concurrents, collusion tacite, innovation |
| Monopole | Maintien des barrières (brevets, standards), gestion réglementaire |
4.3 Les limites : quand le marché échoue
Le marché ne mène pas toujours à l'équilibre optimal. On parle alors de défaillances de marché (externalités, biens publics, asymétries d'information). Voir Défaillances de marché et régulation publique.
Points clés à retenir
Fiche de révision express
1. Marché = lieu de rencontre entre une offre et une demande, formation d'un prix
2. Offre / Demande
- Offre : croissante avec le prix
- Demande : décroissante avec le prix
- Prix d'équilibre : O = D (Walras, 1874)
3. Élasticité-prix
- Élastique (|ε| > 1) : sensible au prix (vacances, smartphones)
- Inélastique (|ε| < 1) : peu sensible (médicaments, tabac, pain)
4. Main invisible (Adam Smith, 1776) L'intérêt privé conduit à l'intérêt collectif via le marché
5. Les 4 structures de marché
| Produit homogène | Produit différencié | |
|---|---|---|
| Beaucoup d'offreurs | CPP | Concurrence monopolistique (Chamberlin) |
| Peu d'offreurs | Oligopole homogène | Oligopole différencié |
| Un seul | Monopole |
6. 5 conditions de la CPP (Walras) Atomicité, Homogénéité, Transparence, Libre entrée/sortie, Mobilité des facteurs
Pour aller plus loin
- Ouvrage fondateur : A. Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776)
- Ouvrage : P. Cahuc & A. Zylberberg, Le négationnisme économique (Flammarion, 2016)
- Vidéos : chaîne YouTube Heu?reka (Gilles Mitteau) — explications limpides
- Chapitres liés :
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