Les relations collectives de travail
Les relations collectives de travail organisent le dialogue entre employeurs et salariés. Elles reposent sur la représentation syndicale (taux de syndicalisation de 8 % en France), le CSE (ordonnances Macron 2017), la négociation collective à plusieurs niveaux (branche, entreprise) et le droit de grève. Les contre-pouvoirs — syndicats, médias, ONG, actionnaires activistes — équilibrent le pouvoir de direction.
Introduction
En 2023, plus de 1,3 million de Français ont défilé contre la réforme des retraites, dans l'un des plus grands mouvements sociaux du siècle. En juillet 2024, à l'aube des Jeux Olympiques de Paris, la SNCF a subi un sabotage coordonné visant à perturber les TGV, dans un climat de tensions salariales. En novembre 2024, Michelin a annoncé la fermeture des usines de Cholet et Vannes : 1 254 suppressions de postes, CSE en réunion extraordinaire, syndicats mobilisés. Chez Renault, un accord d'entreprise signé en 2024 a accordé +4,1 % d'augmentation générale et 1 000 € de prime d'intéressement.
Ces scènes, en apparence très différentes, relèvent toutes des relations collectives de travail — c'est-à-dire tout ce qui touche aux rapports entre un employeur et la collectivité des salariés.
Objectifs du chapitre
- Identifier les acteurs de la représentation des salariés (syndicats, CSE)
- Comprendre la négociation collective (branche, entreprise) et sa hiérarchie
- Maîtriser le droit de grève : conditions, limites, conséquences
- Repérer les contre-pouvoirs dans l'entreprise
1. La représentation des salariés
1.1 Les syndicats
Un défend les intérêts collectifs des salariés.
Les 5 confédérations représentatives au niveau national (représentativité mesurée tous les 4 ans, audience minimale 8 %) :
| Syndicat | Orientation | Année |
|---|---|---|
| CFDT | Réformiste | 1964 (issue de la CFTC) |
| CGT | Contestataire | 1895 |
| FO (Force Ouvrière) | Indépendante | 1947 |
| CFTC | Chrétienne | 1919 |
| CFE-CGC | Cadres | 1944 |
1.2 Un paradoxe français : faible syndicalisation, forte couverture
Le taux de français est parmi les plus faibles de l'OCDE.
Suède ████████████████████████ 65 %
Danemark ██████████████████████ 60 %
Belgique ████████████████████ 50 %
Italie ██████████████ 34 %
Royaume-Uni ████████ 23 %
Allemagne ████████ 16 %
France ████ 8 %
0 20 40 60 %
Pourtant, plus de 98 % des salariés français sont couverts par une convention collective, grâce au mécanisme d'extension ministérielle. C'est le paradoxe français : faible adhésion, forte couverture conventionnelle.
1.3 Le Comité Social et Économique (CSE)
Le
SEUIL D'EFFECTIF COMPOSITION ATTRIBUTIONS
───────────────── ───────────── ──────────────
11 salariés Élus titulaires Réclamations
(pendant 12 mois) + suppléants individuelles
et collectives
───────────────── ───────────── ──────────────
50 salariés + Commissions Consultation sur
(pendant 12 mois) obligatoires stratégie, écon.,
(santé, formation, social. Moyens :
égalité…) budget fonction-
nement (0,2 % MS)
+ ASC (jusqu'à 1 %)
Principales attributions (≥ 50 salariés) :
- Consultation sur les orientations stratégiques
- Consultation sur la situation économique et financière
- Consultation sur la politique sociale (emploi, formation, conditions de travail)
- Gestion des activités sociales et culturelles (ASC) : chèques vacances, cantine, arbre de Noël
- Droit d'alerte (économique, social, environnemental)
En 2024, Carrefour France compte environ 100 000 salariés répartis sur 241 CSE d'établissement (hypermarchés, supermarchés, entrepôts, siège). Ces CSE sont coordonnés par un CSE central. Les négociations sur l'organisation du temps de travail en caisse, ou sur le télétravail pour les fonctions support, passent par cette architecture représentative.
2. La négociation collective
2.1 Les niveaux de négociation
┌───────────────────────────────┐
│ 1. CONSTITUTION + BLOC DE │
│ CONSTITUTIONNALITÉ │
└───────────────┬───────────────┘
│
┌───────────────▼───────────────┐
│ 2. TRAITÉS, DROIT UE │
└───────────────┬───────────────┘
│
┌───────────────▼───────────────┐
│ 3. CODE DU TRAVAIL (ordre │
│ public absolu) │
└───────────────┬───────────────┘
│
┌───────────────▼───────────────┐
│ 4. CONVENTIONS DE BRANCHE │
│ (blocs 1 et 2) │
└───────────────┬───────────────┘
│
┌───────────────▼───────────────┐
│ 5. ACCORDS D'ENTREPRISE │
│ (prioritaires en bloc 3 │
│ depuis ordonnances 2017) │
└───────────────┬───────────────┘
│
┌───────────────▼───────────────┐
│ 6. CONTRAT DE TRAVAIL │
│ (ne peut être moins │
│ favorable que l'accord) │
└───────────────────────────────┘
2.2 La convention collective
Une organise les conditions de travail dans une branche (HCR pour l'hôtellerie-restauration, SYNTEC pour l'ingénierie, métallurgie, etc.).
En France, environ 700 conventions collectives actives (après un vaste mouvement de fusion décidé en 2014).
2.3 L'accord d'entreprise et la réforme de 2017
Les ordonnances Macron du 22 septembre 2017 ont bouleversé la hiérarchie : l'accord d'entreprise est désormais prioritaire sur la convention de branche, sauf sur certains thèmes verrouillés.
| Bloc | Contenu | Qui l'emporte ? |
|---|---|---|
| Bloc 1 | Salaires minima, classifications, mutuelle, égalité F/H, durée conventionnelle… | Branche impérative |
| Bloc 2 | Prévention pénibilité, handicap, CDD, CDI de chantier | Branche sauf verrouillage contraire |
| Bloc 3 | Tous les autres thèmes (temps de travail, primes, bonus, congés…) | Entreprise prioritaire |
En février 2024, Renault a signé avec la CFDT, CFE-CGC et FO un accord sur la négociation annuelle obligatoire : +4,1 % d'augmentation générale, prime de partage de la valeur de 1 000 €, hausse du 13ᵉ mois. Accord d'entreprise qui s'applique directement, plus favorable que la convention collective de la métallurgie.
2.4 La négociation annuelle obligatoire (NAO)
Depuis les lois Auroux (1982), les entreprises doivent négocier chaque année sur :
- Les rémunérations (salaires, temps de travail, partage de la VA)
- L'égalité professionnelle entre femmes et hommes
- La qualité de vie et les conditions de travail (QVCT)
Sanction en cas d'absence : pénalité pouvant atteindre 1 % de la masse salariale.
3. Le droit de grève
3.1 Un droit à valeur constitutionnelle
Le droit de grève est garanti par le Préambule de la Constitution de 1946 et codifié à l'article L.2511-1 du Code du travail.
Une
3.2 Les conditions de licéité
LICITE (3 conditions cumulatives)
┌────────────────────────────────────┐
│ 1. CESSATION COMPLÈTE du travail │
│ (pas de ralentissement) │
│ 2. COLLECTIVE (au moins 2 sal.) │
│ sauf grève d'un syndiqué │
│ répondant à un appel national │
│ 3. REVENDICATIONS PROFESSIONNELLES│
│ portées à la connaissance │
│ de l'employeur │
└────────────────────────────────────┘
ILLICITE (si une condition manque)
┌────────────────────────────────────┐
│ • Grève « perlée » (ralentissement)│
│ • Grève tournante (une unité après│
│ l'autre pour désorganiser) │
│ • Grève politique (sans revendic.│
│ professionnelle) │
│ • Grève « bouchon » (blocage d'un │
│ poste-clé qui paralyse tout) │
│ • Grève de solidarité externe │
└────────────────────────────────────┘
3.3 Les effets de la grève
| Effet | Pour le salarié | Pour l'employeur |
|---|---|---|
| Contrat | Suspendu (pas rompu) | Ne peut pas sanctionner la simple grève |
| Salaire | Non payé (retenue proportionnelle) | Pas tenu de payer |
| Faute | Sanction possible uniquement en cas de faute lourde | Doit prouver la faute lourde (dégradation, violence) |
| Remplacement | Droit au poste à la fin | Interdiction d'embaucher en CDD/intérim pour remplacer (art. L.1242-6) |
3.4 La grève dans la fonction publique
Particularité : obligation de préavis de 5 jours (loi de 1963) et service minimum dans certains secteurs (transports terrestres depuis 2007, éducation maternelle/primaire depuis 2008, navigation aérienne).
Pendant l'été 2024, juste avant la cérémonie d'ouverture des JO, la SNCF a failli être paralysée par un mouvement CGT-cheminots et Sud-Rail sur les primes liées aux JO. Un accord d'entreprise de dernière minute (prime de 1 900 € maximum, plus jours de repos) a évité le blocage. Parallèlement, la nuit du 25 au 26 juillet, des actes de sabotage coordonnés ont endommagé le réseau TGV — mais ces actions relèvent du droit pénal, pas du droit de grève.
4. Les autres droits collectifs
4.1 Le droit d'expression
Depuis les lois Auroux (1982), tout salarié a un droit d'expression directe et collective sur le contenu, les conditions d'exercice et l'organisation de son travail (art. L.2281-1). Pas de sanction possible pour les propos tenus dans ce cadre.
4.2 Le droit d'alerte
Le CSE peut déclencher trois types d'alertes :
| Type d'alerte | Situation | Conséquence |
|---|---|---|
| Économique | Risque grave pour la situation économique | Demande d'explications à l'employeur, saisine CAC |
| Sociale | Atteinte aux droits, libertés, santé | Enquête conjointe, saisine inspection du travail |
| Environnementale | Risque grave pour la santé publique / environnement | Information préfet, DREAL |
Le lanceur d'alerte (loi Sapin II 2016, loi Waserman 2022) est protégé contre toute mesure de rétorsion.
5. Les contre-pouvoirs dans l'entreprise
5.1 La notion de contre-pouvoir
Un équilibre l'exercice du pouvoir par la direction.
DIRECTION
(pouvoir
de gestion)
│
┌────────────┼────────────┐
│ │ │
┌──────▼─────┐ ┌────▼─────┐ ┌───▼──────┐
│ INTERNES │ │ EXTERNES │ │ JURIDIQUES│
├────────────┤ ├──────────┤ ├──────────┤
│• Syndicats │ │• ONG │ │• Inspec- │
│• CSE │ │• Médias │ │ tion du │
│• Action- │ │• Opinion │ │ travail │
│ naires │ │ publique│ │• Tribunaux│
│ activistes│ │• Réseaux │ │• Autorités│
│• Lanceurs │ │ sociaux │ │ de régul.│
│ d'alerte │ │• Consom- │ │ │
│ │ │ mateurs │ │ │
└────────────┘ └──────────┘ └──────────┘
5.2 La théorie marxiste du conflit capital/travail
Cette lecture éclaire encore aujourd'hui :
- Les débats sur le partage de la valeur (loi 2023 sur l'intéressement obligatoire dès 11 salariés)
- La montée des actionnaires activistes (Engine No. 1 vs ExxonMobil, 2021)
- Les mouvements sociaux (Gilets jaunes, retraites 2023)
5.3 Les actionnaires activistes
Nouveaux contre-pouvoirs : des fonds minoritaires qui pèsent sur les AG pour imposer des choix ESG, des cessions, des changements de gouvernance.
En mai 2021, le petit fonds Engine No. 1 (0,02 % du capital) a réussi à faire élire 3 administrateurs sur 12 au conseil d'ExxonMobil, sur une plateforme de transition climatique. Première défaite majeure d'un géant pétrolier face à l'activisme actionnarial. Depuis, on observe le même phénomène chez TotalEnergies, Shell, BP.
Points clés à retenir
Fiche de révision express
1. Représentation des salariés
- 5 confédérations représentatives (CFDT, CGT, FO, CFTC, CFE-CGC)
- Taux de syndicalisation France ~8 % (mais 98 % couverts par convention collective)
- CSE (ordonnances Macron 2017) : obligatoire ≥ 11 salariés, attributions étendues ≥ 50 salariés
2. Négociation collective
- Hiérarchie bouleversée par 2017 : accord d'entreprise prioritaire sauf blocs 1 et 2 (branche)
- NAO annuelle : salaires, égalité F/H, QVCT — sanction 1 % MS
3. Droit de grève (3 conditions)
- Cessation totale + collective + revendications professionnelles
- Suspension du contrat, retenue sur salaire
- Licenciement uniquement pour faute lourde
- Service minimum dans certains secteurs publics
4. Autres droits
- Droit d'expression (Auroux 1982)
- Droit d'alerte : économique, social, environnemental
- Protection des lanceurs d'alerte (Waserman 2022)
5. Contre-pouvoirs
- Internes : syndicats, CSE, actionnaires activistes
- Externes : ONG, médias, opinion, consommateurs
- Marx : antagonisme structurel capital / travail
Pour aller plus loin
- Code du travail : legifrance.gouv.fr
- Ministère du Travail : travail-emploi.gouv.fr (mesures de représentativité)
- Ouvrage : A. Supiot, Le droit du travail (Que sais-je ?, PUF)
- Rapport : DARES, La négociation collective en 2023 (annuel)
- Chapitres liés :
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